Je me souviens

 

 

Ce petit livre est paru en mars 2009. Il est donc bien tard pour en parler aujourd’hui. Mais il n’est jamais trop tard, voilà ce que ce petit livre, accompagnant semble t-il une émission de télévision diffusée à la même période. Je ne suis pas un lecteur assidu de Cyrulnik, dont j’apprécie pourtant souvent les passages médiatiques et rassurants. Il fait également partie des personnages que l’on évoque parfois, incidemment, en séminaire. Ainsi la notion (discutable) de résilience, qu’il a inventée, ou plutôt développée et soutenue, est-elle de temps en temps interrogée.

Mais j’ai été touché par ce texte, par ce qu’il laisse transparaître de vérité, de subjectivité. « Pendant très longtemps j’ai renié cette partie de mon histoire, c’est à dire que je m’arrangeais pour “penser en avant”. “Ne regarde surtout jamais en arrière, parce que si tu te retournes, c’est la guerre, c’est la mort, c’est l’horreur.” Ce procédé est un mécanisme de défense très efficace, mais terriblement coûteux. Je n’avais cependant pas le choix. Alors qu’aujourd’hui où je suis libre, ce n’est pas le retour de la mémoire qui m’étonne, c’est la découverte d’un autre personnage, étrange, qui me ressemble, mais qui n’est pas vraiment moi.»

Ce personnage étrange, c’est ce petit garçon qui échappe à la rafle, par instinct, par déduction, par courage. Cyrulnik explique que c’est le changement culturel des années 80 qui lui a redonné la parole. C’est également Michel Polac, lorsqu’il l’invite à la télévision pour son premier livre, Mémoires de singe et paroles d’hommes, qui l’aide à renouer avec son enfance, à retrouver les preuves de son évasion.

« En fait, je me rends compte qu’il est plus facile de réfléchir que de revenir sur les traces du passé. C’est à dire que réfléchir — par opposition à la confrontation au réel — permet de maîtriser l’émotion. La réflexion n’est pas soumise au passé, alors que si je devais faire revenir des souvenirs, peut-être me remettrais-je à pleurer, peut-être aurais-je peur, peut-être me sentirais-je abandonné... ce que j’ai combattu toute ma vie. »

Cette peur prend consistance pour le lecteur lorsqu’il raconte une scène où un psychanalyste, entendant son nom, lui dit qu’il a connu son père, militant antifasciste, et qu’il aimerait lui en parler. « J’ai certainement eu peur de cette rencontre — avec mes souvenirs, avec moi-même — et n’ai jamais été le voir mais je l’ai regretté toute ma vie. »

On voit, peu à peu, comment il tient à distance ces souvenirs, comment il s’empêche de les réaliser. Et puis dans le très beau chapitre intitulé Ma chambre, les souvenirs reviennent, confronté qu’il est au réel du lieu. «J’ai donc vécu ici !».

Ainsi toute la trajectoire qu’il décrit ici est le récit d’un évitement de son angoisse : si l’on ne maîtrise pas le souvenir par la réflexion, par l’élaboration, dans un engagement philosophique, religieux, littéraire ou politique, dit-il, si on laisse revenir la trace enfouie dans la mémoire sans la maîtriser, c’est parfait pour déclencher les angoisses.

« De l’émotion qu’on éloigne, on fait une représentation, c’est à dire qu’on “représente” dans sa mémoire un événement pasé. La résilience ne peut donc s’effectuer que dans l’après-coup. Sur le coup, on souffre, on panique, on est hébété, on a peur, on n’a pas peur, on se défend, on se débat comme on peut.»

Je me souviens avoir vu Cyrulnik répondre à une question de journaliste qui lui demandait s’il était résilient lui-même, que ce n’était pas le cas.

Le sentiment que j’eus à la lecture de ce texte, c’est que cet abonnement à la répétition de ce souvenir sans cesse repoussé pouvait être résilié. Il s’agissait plus pour lui de résiliation que de résilience. Mais il n’y a que lui qui en puisse dire quelque chose, et je le remercie de m’avoir permis de trouver ce mot de résiliation qui m’est aujourd’hui très utile.

 

Emmanuel Bing

(Article paru en 2010)

 

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